Catastrophes (peu) naturelles: Expliquer les liens entre les événements extrêmes et le changement climatique

Les progrès survenus ces dernières années dans l’attribution scientifique des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes permettent d’analyser le rôle joué par les facteurs humains alors que l’événement est encore dans les médias. Pourtant, une grande confusion règne toujours quant aux liens entre les changements d’origine anthropique et les conditions exceptionnelles, au sein de la population mais aussi parmi certains météorologistes et d’autres spécialistes. La question relève à la fois de la communication et de la science. Beaucoup ont entendu dire, à tort, qu’on ne pouvait relier un phénomène météorologique particulier à l’évolution du climat induite par les activités humaines, tandis que d’autres ont attribué certains événements au changement climatique en l’absence de preuve manifeste d’un rapport entre les deux. Si l’on veut aider à planifier l’adaptation et à élaborer des mesures d’atténuation, il faut mieux expliquer ce que les dernières découvertes scientifiques nous apprennent sur l’attribution; par ailleurs, les médias doivent donner des informations à ce propos lorsqu’ils traitent de phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes. C’est ce dont il est question dans cet article, qui expose les progrès accomplis dans l’attribution scientifique des événements et qui suggère des moyens d’améliorer la communication.

Le temps semble devenir plus violent et chaotique. Les gens s’en rendent compte. Quel rapport cela a-t-il avec l’évolution du climat imputable aux activités humaines? Et comment expliquer clairement ce que les plus récentes connaissances scientifiques nous apprennent sur les relations entre les changements d’origine naturelle et anthropique et les conditions météorologiques et climatiques?

Lorsque de fortes pluies ont provoqué des inondations catastrophiques au Royaume-Uni en janvier 2014, le Premier ministre d’alors, David Cameron, a déclaré qu’«il soupçonnait fortement» l’existence d’un lien avec l’évolution du climat. Une analyse scientifique a conclu que le changement climatique avait accru de 43 % la probabilité que se déversent les précipitations à l’origine de ces inondations (Schaller et al., 2016). Le fait est que l’air chaud renferme plus d’humidité, ce qui tend à provoquer des pluies abondantes. Le risque qu’un tel événement extrême crée des dommages croît aussi, puisque les crues menacent davantage de biens matériels; les inondations de 2014 au Royaume-Uni ont coûté 646 millions de dollars É.-U. (451 millions de livres sterling), ce qui en fait l’un des pires sinistres de tous les temps (Schaller et al., 2016).

En Australie, l’été 2013 a été le plus chaud depuis le début des relevés. La persistance de températures élevées a favorisé des feux de brousse dans le sud-est et de graves inondations dans le nord-est. Les conditions étaient si terribles qu’on a parlé de «l’été de la colère» (Steffen, 2013). Selon une étude scientifique, le réchauffement d’origine anthropique a, au minimum, quintuplé – hausse de 500 % – la probabilité que surviennent les records de chaleur relevés cet été-là. Le degré de confiance attaché à cette conclusion, fondée sur les relevés de température et sur les résultats de modèles climatiques, excède 90 % (Lewis et Karoly, 2013).

Les inondations de 2014 au Royaume-Uni et la canicule de 2013 en Australie ne sont que deux exemples d’événements récents qui, selon les scientifiques, avaient beaucoup plus de chances de se produire en raison du changement climatique imputable aux activités humaines. Les vagues de chaleur et les pluies diluviennes font partie des phénomènes extrêmes qui tendent à être plus fréquents et/ou intenses dans un monde plus chaud.

Tous les extrêmes n’augmentent pas. Le nombre de journées et de nuits très froides, par exemple, a globalement diminué, comme il est logique quand le climat se réchauffe. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne toutefois ceci dans son rapport de 2012 sur les phénomènes extrêmes: «L’évolution du climat modifie la fréquence, l’intensité, l’étendue, la durée et le moment d’apparition des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes, et peut porter ces phénomènes à des niveaux sans précédent» (Field et al., 2012). Quoi qu’il en soit, une grande partie du public ne sait toujours pas que les progrès de la science permettent aujourd’hui d’attribuer des événements météorologiques et climatiques précis au changement climatique d’origine anthropique.

Flooding in Oxfordshire, 2014Une ville de l’Oxfordshire envahie par les eaux pendant les vastes inondations du début de l’année 2014 au Royaume-Uni

Les embûches de l’information

Alors que les experts savent depuis des décennies que l’évolution du climat aura une incidence sur certaines catégories de conditions extrêmes, les avancées nécessaires pour procéder rapidement à l’analyse scientifique et attribuer plus d’événements au réchauffement de la planète ne sont survenues que ces dernières années. Et ces progrès n’ont pas été suffisamment expliqués hors des milieux de la recherche spécialisée, à de rares et notables exceptions près. Les médias, les politiques et certains experts d’autres disciplines affirment encore souvent qu’on ne peut imputer un événement précis au changement climatique. C’était peut-être vrai dans les années 1990, ça ne l’est plus aujourd’hui.

Une partie du problème vient du fait que beaucoup de scientifiques eux-mêmes ont longtemps répété ce message. Ils en étaient restés à l’idée générale qu’une bonne part des conditions exceptionnelles récentes concordaient avec les projections relatives au changement climatique, alors que la science avait nettement dépassé cette explication globale pour s’attaquer à l’attribution d’événements précis. Dans certains cas pourtant, les scientifiques en savent plus sur les facteurs responsables d’un phénomène extrême que sur les particularités du phénomène lui-même. Cette complexité peut être source de confusion et faire manquer des occasions d’expliquer ce qu’il en est. Rien d’étonnant, donc, à ce que la population ait besoin d’un peu de temps pour appréhender l’état actuel de la science.

Une autre difficulté sur le plan de la communication vient de la réaction du système climatique au réchauffement, qui se traduit par une intensification du cycle hydrologique, dont une augmentation des sécheresses et des inondations. Pour le profane, la coexistence de conditions plus sèches et de conditions plus humides va à l’encontre du sens commun si on n’explique pas les mécanismes sous-jacents – un air chaud assèche les sols, et une atmosphère chaude renferme beaucoup d’humidité qui accroît les précipitations.

En outre, l’attribution d’un phénomène extrême particulier peut sembler délicate dans les pays où, malheureusement, le changement climatique est devenu une question politique. Ainsi, au lendemain d’un incendie, d’une inondation ou d’autres conditions exceptionnelles, aborder les causes anthropiques de la perte de vies humaines ou de biens matériels pourrait être vu comme un manque de sensibilité ou l’expression d’un parti pris.  

L’évolution du climat modifie la fréquence, l’intensité, l’étendue, la durée et le moment d’apparition des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes, et peut porter ces phénomènes à des niveaux sans précédent. - GIEC

La nécessité de mieux communiquer

Pourquoi est-il important d’expliquer les liens qui existent entre les événements extrêmes et le changement climatique? L’attribution scientifique d’événements précis est un axe de recherche qui recèle de grands avantages pour la société. Une attribution insuffisante ou excessive peut se solder par de mauvaises décisions qui mettent en péril la vie humaine, l’infrastructure et bien plus. La possibilité de procéder sans tarder à l’attribution de conditions météorologiques et climatiques exceptionnelles et de le mentionner alors que l’événement est encore dans les médias représente, sur le plan de la science et de la communication, une avancée majeure susceptible de réduire le degré de vulnérabilité future. Une telle évaluation des risques doit reposer sur des bases scientifiques et non sur une opinion personnelle, sur l’information véhiculée dans les médias ou sur le discours des milieux politiques.

Selon une recherche récente, le fait d’être personnellement exposé à des conditions météorologiques extrêmes n’a qu’un effet minime et bref sur la façon de percevoir le changement climatique. Quand l’événement remonte à plus de trois mois, l’impact a largement disparu (Konisky et al., 2015). Les gens ne font pas toujours le rapport entre un phénomène violent et l’évolution du climat, même lorsque les analyses scientifiques prouvent qu’il existe. Si on les y aidait, c’est-à-dire si les liens scientifiques étaient expliqués et présentés plus souvent et plus clairement dans les médias, il est possible que la perception des gens en soit davantage modifiée, ce qui améliorerait la planification de l’adaptation, favoriserait la modification des comportements et accentuerait l’action en faveur du climat.

Los Angeles TimesAucune mention d’un lien entre les incendies et le changement climatique, absence d’autant plus ironique que le compte rendu de l’événement se trouve juste à côté d’un article sur la politique climatique.

Le changement climatique et les extrêmes dans les médias

Même lorsqu’un type d’événement est plus fréquent, les médias de certains pays n’expliquent pas ce que la science sait du rapport entre les valeurs extrêmes et l’évolution du climat.

Ainsi, aux États-Unis d’Amérique, une étude réalisée en août 2015 par Media Matters for America (MMA) a montré que de grands quotidiens présentaient côte à côte un article sur les incendies qui faisaient rage à ce moment-là et un autre sur le plan national pour une énergie propre (voir l’image ci-dessus), sans mentionner l’incidence des facteurs anthropiques sur le début précoce de la saison des incendies (MMA, août 2015). Les journaux californiens avançaient qu’on devait y voir une «nouvelle valeur normale», sans en expliquer la cause (voir, par exemple, Westerling et al., 2006). De même, en juin 2016, MMA a noté un recul dans l’attribution des événements extrêmes. Lors des inondations survenues au Texas en mai-juin, les grandes chaînes d’information américaines n’ont rien dit des liens qui existaient avec le changement climatique; l’année précédente, elles avaient exposé les éléments scientifiques qui reliaient les inondations de mai 2015, au Texas toujours, à l’évolution du climat (MMA, juin 2016).

Quand les médias abordent la question du changement climatique et de ses effets, l’intérêt se porte nettement sur les conditions météorologiques exceptionnelles. Une analyse des sujets traités en 2015 par les chaînes de télévision américaines a révélé que la couverture des événements extrêmes excédait celle de tous les autres impacts de l’évolution du climat, y compris les conséquences sur la santé publique et sur l’économie (MMA, mars 2016). En juin 2015, alors que le Texas était aux prises avec de terribles inondations, quelques médias ont quand même parlé des liens entre les fortes pluies et le changement climatique (MMA, juin 2015). Il existe d’autres exemples d’un bon traitement médiatique, mais ils sont moins nombreux qu’on ne le voudrait. Quoi qu’il en soit, il y aurait lieu d’améliorer encore la présentation des phénomènes extrêmes en tant que conséquence la plus évidente de l’évolution du climat.

Quant à la compréhension des rapports entre le temps violent et le changement climatique d’origine anthropique, le public tend à être influencé par les déclarations de personnalités influentes même si elles ne concordent pas avec la science. Par exemple, une analyse des températures exceptionnellement élevées survenues en Australie pendant les printemps 2013 et 2014 a conclu que l’incidence des activités humaines sur le climat avait fortement accru la probabilité d’enregistrer de tels records de chaleur (Lewis et Karoly, 2014). D’après une autre analyse, il aurait été très improbable de relever des températures aussi élevées en l’absence de facteurs anthropiques (Gallant et Lewis, 2016). Mais les déclarations publiques d’une personnalité ont contesté ces analyses, faisant valoir que les fluctuations naturelles et l’allongement de la période de relevés pouvaient expliquer les valeurs récentes. Bien qu’en désaccord avec la science, ces déclarations ont été largement reprises et ont persisté dans l’esprit du public pour comprendre les événements extrêmes.

Les catastrophes liées au temps offrent aux médias une excellente occasion d’expliquer les impacts les plus visibles de l’évolution du climat, mais ils la saisissent beaucoup trop rarement.

L’évolution de la science

L’attribution d’événements météorologiques au changement climatique remonte à un commentaire publié en 2003 dans Nature par Myles Allen, chercheur en climatologie, qui s’interrogeait sur la responsabilité à l’égard des dégâts causés par des phénomènes que les activités humaines auraient pu favoriser (Allen, 2003). Dès l’année suivante, Peter Stott et ses collègues ont étudié la vague de chaleur de 2003 en Europe, qui a fait au-delà de 35 000 morts; ils ont conclu que l’évolution du climat avait plus que doublé le risque que surviennent des températures aussi élevées – la meilleure estimation étant qu’il l’aurait rendu quatre fois plus probable (Stott et al., 2004). Ces premières recherches ont jeté les bases de l’emploi de modèles climatiques pour examiner les rapports entre les événements météorologiques extrêmes et le changement climatique imputable aux activités humaines.

Beaucoup d’analyses des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes ont ensuite adopté une approche probabiliste pour déterminer la «fraction de risque attribuable» (Stone et Allen, 2005). Cette méthode est couramment employée dans les études de santé publique qui cherchent à quantifier la part d’un facteur de risque dans l’apparition d’une maladie – par exemple, à quel point le fait de fumer accroît le risque de cancer du poumon. De même, l’évaluation du rôle joué par le changement climatique dans la hausse de la probabilité attachée à certains types d’événements extrêmes est au cœur des travaux sur l’attribution. Les scientifiques calculent la probabilité d’un événement donné à l’aide de modèles climatiques qui intègrent les facteurs humains et les facteurs naturels; ils comparent ensuite les résultats obtenus à ceux de simulations analogues qui tiennent uniquement compte des facteurs naturels. Il est ainsi possible de séparer l’incidence des uns comme des autres et, par conséquent, de savoir dans quelle mesure l’effet des activités humaines sur le climat a accentué le risque que survienne un événement.

Plusieurs éléments déterminent le degré de confiance attaché aux résultats d’une étude d’attribution et l’ampleur de l’incertitude associée à la relation entre le changement climatique et certaines catégories d’événements extrêmes. Tout d’abord, les scientifiques doivent avoir une solide compréhension physique des mécanismes qui sous-tendent un type d’événement comme les vagues de chaleur, les inondations, les ouragans ou la sécheresse. Ensuite, il faut détenir des observations de grande qualité pour savoir si la fréquence de ce type d’événement varie dans le temps. Enfin, les modèles climatiques utilisés doivent simuler et reproduire avec exactitude la catégorie d’événements analysés.

Ces trois conditions sont réunies dans plusieurs études, dont les résultats présentent un degré élevé de confiance. Par exemple, l’attribution des périodes de chaleur prolongées qui touchent de vastes régions est sans équivoque et digne de confiance. Les processus physiques sont bien connus, les tendances sont attestées par les relevés d’observation et les modèles climatiques simulent correctement le phénomène. Ainsi, 2013 a été marquée par une chaleur extrême en Australie: jour, semaine, mois, été et année les plus chauds depuis le début des relevés. Deux études distinctes ont montré que ces températures auraient été quasi impossibles si les activités humaines n’avaient pas modifié le climat (Knutson et al., 2014; Lewis et Karoly, 2014).

L’attribution des périodes de forte précipitation comporte des difficultés différentes. Les scientifiques ne remettent pas en cause l’idée générale selon laquelle l’intensification du cycle hydrologique est de nature à multiplier à la fois les inondations et les sécheresses. En augmentant la teneur de l’atmosphère en vapeur d’eau, le réchauffement d’origine anthropique accroît le volume de pluie qui s’abat de manière torrentielle et déclenche des inondations. Donc, on est sûr du mécanisme et des tendances observées, ce qui signale un lien avec le changement climatique même en l’absence d’études méthodiques au moyen de modèles. Toutefois, si l’on recourt à la simulation, un haut degré de confiance ne peut être attaché à l’attribution de phénomènes précis que si le modèle reproduit correctement les processus à une échelle spatiale réduite, ce qui n’est pas toujours aisé. Ces événements, plus fréquents à cause du réchauffement planétaire, sont aussi le résultat de divers mécanismes et de conditions météorologiques tels le blocage de systèmes de haute pression et les régimes de température de surface de la mer (voir, par exemple, Dole et al., 2011). Si les études ont décelé une influence humaine dans certaines inondations de grande ampleur survenues récemment (Pall et al., 2011; Schaller et al., 2016), le signal est plus faible et souvent moins net que dans le cas des températures, vu la difficulté de la modélisation et la complexité des mécanismes climatiques.

Deux études distinctes ont montré que les températures extrêmes qui ont frappé l’Australie en 2013 auraient été quasi impossibles si les activités humaines n’avaient pas modifié le climat.  

La plupart des études scientifiques d’attribution de phénomènes extrêmes s’attachent à quantifier les risques et les probabilités. Il est vrai que ces phénomènes se produisent aujourd’hui dans un système climatique dont les conditions de fond ont changé. En tant que tel, plus aucun événement n’est entièrement «naturel», mais survient dans un climat modifié. Autrement dit, le réchauffement de la planète concourt à augmenter la fréquence des extrêmes météorologiques parce que les activités humaines ont modifié le milieu dans lequel se forment toutes les perturbations (Trenberth, 2011, USA Today). Chaque événement a subi l’effet de l’évolution du climat dans une plus ou moins grande mesure, étant donné les hausses de la température, de l’humidité atmosphérique et du niveau de la mer qui influent sur les conditions extrêmes (Trenberth et al., 2015). Une compréhension plus fine de ce que le signal d’une incidence humaine implique pour les risques de conditions précises permettrait sans doute de mieux orienter la prise de décisions.

En outre, tous les phénomènes extrêmes se déroulent à l’intérieur d’un système climatique naturellement variable et chaotique. Ils sont toujours le résultat de la variabilité naturelle et du changement climatique d’origine anthropique, deux éléments impossibles à séparer totalement. Les méthodes scientifiques d’attribution des vagues de chaleur, sécheresses, inondations, pluies ou tempêtes extrêmes cherchent à cerner la part relative des facteurs naturels et des facteurs humains. Chaque événement doit donc être examiné avec soin pour en tirer les enseignements les plus utiles. Dans le même ordre d’idée, l’impossibilité d’imputer un phénomène à des facteurs humains avec un degré élevé de confiance ne réfute ni n’ébranle en rien la compréhension plus large que nous avons du changement climatique causé par les activités humaines. Les études d’attribution qui montrent clairement et avec confiance que la cause humaine a été prépondérante ou, au contraire, que la variabilité naturelle du climat a joué un rôle de premier plan dans un phénomène donné sont tout aussi utiles pour se préparer à vivre dans un monde plus chaud.

La toute dernière avancée en matière d’attribution scientifique est l’étude des phénomènes extrêmes en temps quasi réel. Le projet World Weather Attribution et l’équivalent européen EUCLIEA (Stott, 2016) sont des initiatives internationales qui visent à affiner et à accélérer l’analyse et la communication de la part du changement climatique dans les extrêmes météorologiques. Le premier s’est penché sur les vastes inondations survenues en France et dans les pays limitrophes en juin 2016, qui ont contraint à fermer le musée du Louvre, ont nécessité l’évacuation de milliers de personnes, ont privé d’électricité des dizaines de milliers d’autres, ont fait plus d’une douzaine de morts et ont causé des dommages excédant un milliard d’euros dans la France seulement. Il a été établi que la probabilité que se déversent pendant trois jours des pluies extrêmes en cette saison avait augmenté d’environ 80 % dans le bassin de la Seine et 90 % dans le bassin de la Loire (World Weather Attribution, 2016).

Améliorer la communication

Les suggestions ci-dessous s’inspirent de nombreuses années d’expérience dans la diffusion du savoir climatologique et des liens entre le changement climatique et les extrêmes météorologiques. Elles pourraient aider les scientifiques à expliquer de manière claire et précise aux médias le rôle de l’évolution du climat dans un événement récent.

  1. Partir de ce que l’on sait. Au lieu de commencer par les mises en garde habituelles, les incertitudes et ce que l’on n’est pas en mesure d’affirmer (Somerville et Hassol, 2011), un exposé sur l’attribution de conditions extrêmes devrait débuter par un rappel de la façon dont le changement climatique d’origine anthropique influe sur le type de phénomène en cause. Par exemple: «Nous savons que le réchauffement de la planète s’accompagne d’une hausse de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur. Cette tendance apparaît clairement dans les données. L’événement dont nous parlons s’inscrit dans cette tendance.» Présenter ensuite les études qui ont analysé le phénomène qui vient de se produire, notamment celles qui quantifient l’augmentation du risque si cette information est disponible. Par exemple: «Le réchauffement a quadruplé les chances que survienne cette vague de chaleur, c’est-à-dire que la probabilité en a été augmentée de 400 %.»
  2. Expliquer de façon simple et claire les mécanismes par lesquels le réchauffement modifie le temps. Par exemple: «L’air chaud renferme plus d’humidité, ce qui augmente le volume des pluies».
  3. Recourir à des métaphores, qui sont très utiles pour expliquer comment le réchauffement imputable aux activités humaines change la probabilité de phénomènes extrêmes. Par exemple: «Les gaz qui retiennent la chaleur agissent comme des stéroïdes dans le système climatique, ils augmentent les risques de chaleur extrême, de pluies diluviennes et d’autres événements exceptionnels. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est un temps dopé par les stéroïdes.» On explique ainsi que, même si les phénomènes extrêmes surviennent naturellement, beaucoup sont aujourd’hui plus fréquents et plus intenses. On peut aussi dire que le réchauffement «pipe les dés» ou «fausse le jeu» au profit de tels événements.
  4. Rappeler ce que l’on sait des facteurs humains, si les analyses scientifiques ne permettent pas d’attribuer clairement certains phénomènes extrêmes à l’évolution du climat, et établir une distinction avec l’attribution d’un événement précis. Par exemple: «Nous savons que le changement climatique est en train de se produire et qu’il est causé par les activités humaines, même si nous ne sommes pas certains qu’il est directement responsable de cet événement-ci.»
  5. Reformuler les questions mal posées. On demande souvent aux scientifiques: «Est-ce que le changement climatique est à l’origine de cet événement?», pour des raisons liées à la responsabilité, au contexte, à la planification ou à d’autres aspects. Il n’en demeure pas moins que la question est mal posée. On ne peut y répondre simplement par oui ou par non, vu la multitude de facteurs en jeu dans tout phénomène. Il convient alors de donner des explications adaptées et instructives, par exemple en affirmant que la probabilité de ce type de conditions change à cause du réchauffement d’origine anthropique et en nommant des événements précis qui auraient eu très peu de chances de survenir si le climat n’avait pas été modifié par les activités humaines.
  6. Parler du degré de confiance et de l’incertitude en des termes que peut comprendre le public. Les scientifiques emploient un vocabulaire particulier lorsqu’ils communiquent entre eux, mais il ne faut pas oublier que beaucoup de ces mots ont un sens très différent pour le public (Hassol, 2008; Somerville et Hassol, 2011). Ainsi, ils parlent souvent d’«incertitude» concernant la plage des scénarios du climat futur ou la gamme des résultats de modèles dans une étude d’attribution. Pour les gens, le mot «incertitude» signifie simplement qu’on ne sait pas. Il est préférable de parler de «fourchette». De même, les chercheurs peuvent dire qu’un «faible degré de confiance» est attaché à un résultat, pour des raisons liées aux données ou aux modèles. Mais cela ne signifie pas qu’aucune tendance ne se dégage ou qu’aucun changement n’est attendu, comme pourrait le penser le public.
  7. Éviter dans la mesure du possible les termes qui induisent un sentiment d’impuissance et inhibent l’action, ce qui vaut pour toute communication publique sur le changement climatique. Par exemple, au lieu de parler de la hausse «inévitable» de conditions inhabituelles, dire que nous devons choisir entre un monde dans lequel le changement climatique et les extrêmes météorologiques s’accentueront et un monde où ils s’atténueront. L’avenir est entre nos mains.

Une obligation commune

L’évolution des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes est le premier signe du changement climatique que perçoivent la plupart des gens. Le réchauffement d’origine anthropique a déjà augmenté le nombre et l’ampleur de certains événements (Melillo et al., 2014). La science avance rapidement dans ce domaine. Il est donc crucial d’expliquer clairement les liens qui existent entre les extrêmes et l’évolution du climat, afin que la population sache quelles mesures prendre pour limiter les risques qui en découlent.

La capacité d’attribuer scientifiquement des extrêmes à leurs causes progresse vite, tandis que la fréquence et l’intensité de ces phénomènes augmentent. Certains scientifiques en viennent à se demander si, au lieu de chercher à prouver que les activités humaines sont en cause dans un événement météorologique particulier, ils ne devraient pas tenter de démontrer l’absence d’une telle cause. L’influence humaine sur le climat étant bien établie et tous les événements survenant dans un environnement modifié, ils avancent que la question ne devrait plus être «y a-t-il une composante humaine?» mais «quelle est-elle?» (voir par exemple Trenberth, 2011). 

...nous avons le choix entre un monde dans lequel le changement climatique et les extrêmes météorologiques s’accentueront et un monde où ils s’atténueront. L’avenir est entre nos mains.

Le changement climatique continuera à progresser, tout comme les méthodes scientifiques d’attribution. Et les gens continueront à se demander – et les médias à tenter d’expliquer – comment nous influons sur les conditions extrêmes et comment les conditions extrêmes influent sur nous. Il appartient aux milieux scientifiques et aux spécialistes de la communication dans le domaine du temps et du climat de suivre l’évolution du savoir et de transmettre avec soin les connaissances les plus exactes et les plus récentes au profit de la société dans son ensemble.

 

Authors

Susan Joy Hassol, Climate Communication and WMO Commission for Climatology (CCI) Communications Advisor

Simon Torok, Scientell Pty Ltd and CCI Communications Advisor

Sophie Lewis, Australian National University

Patrick Luganda, Network of Climate Journalists in the Greater Horn of Africa and CCl Communications Advisor

 

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