Qualité de l’air et santé: une priorité pour l’action commune

Par Joy Shumake-Guillemot (Bureau commun OMS-OMM pour le climat et la santé), Liisa Jalkanen (OMM); Heather Adhair-Rohani (OMS)

La qualité de l’air, la météorologie et le climat sont étroitement liés à notre état de santé. À mesure que ces interdépendances deviennent plus évidentes, les professionnels de la santé font appel de manière croissante aux services météorologiques et climatologiques pour contribuer à anticiper et à gérer les risques de santé liés à une mauvaise qualité de l’air. Au cours du siècle passé, la mauvaise qualité de l’air est devenue un problème critique sur le plan de l’environnement, de l’économie et de la santé dans le monde entier, car la croissance industrielle et le développement économique ont fait considérablement augmenter les polluants dans l’atmosphère.

Les oxydes d'azote, l’ozone, les composés organiques volatils (COV), le dioxyde de soufre et les matières particulaires s’accumulent dans notre atmosphère, notamment en raison de l’inefficacité du transport, de la production et de l’utilisation de l’énergie, ainsi que du secteur industriel. Les éléments chimiques et les polluants relâchés dans l’atmosphère subissent des transformations chimiques et sont dispersés sur d’immenses surfaces en fonction du climat et de la météorologie. La qualité de l’air peut aussi diminuer si des contaminants naturels sont présents, en particulier des aéroallergènes tels que le pollen et les moisissures, mais aussi la fumée des incendies ou les particules de sable et de poussière en suspension. Enfin, certains comportements personnels comme l’exposition à la fumée du tabac ou l’emploi de combustibles solides dans des milieux fermés jouent également un rôle à cet égard. Lorsqu’ils sont inhalés, ces contaminants pénètrent profondément dans le système respiratoire et provoquent de multiples réactions biologiques nocives. C’est pourquoi la pollution de l’air constitue aujourd’hui le risque environnemental le plus grave pour la santé.

Qualité de l’air et santé

Ces derniers mois, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié des chiffres inquiétants sur l’incidence de la qualité de l’air ambiant (c’est-à-dire l’air qui nous entoure à l’extérieur des bâtiments) sur la santé. Une évaluation des maladies déclarées dans le monde indique que 3,7 millions de décès prématurés, soit 6,7 % des maladies déclarées, peuvent être imputés chaque année à la pollution de l’air ambiant par des matières particulaires, ce qui en fait l’un des facteurs de risque pour la santé les plus importants au niveau mondial. En outre, 152 000 décès prématurés supplémentaires peuvent être imputés à l’exposition à l’ozone. Ces décès sont provoqués à 40 % par des ischémies cardiaques, à 40 % par des accidents vasculaires cérébraux, à 11 % par des broncho-pneumopathies chroniques obstructives, à 6 % par des cancers du poumon et à 3 % par des infections aiguës de l’appareil respiratoire inférieur chez l’enfant. Par ailleurs, la figure ci-après montre que les pathologies liées à l’air ambiant touchent de manière disproportionnée les habitants de pays à revenu moyen et faible: 88 % des 3,7 millions de décès prématurés se produisent en effet dans ces pays, et plus particulièrement dans les régions du Pacifique Ouest et de l’Asie du Sud-Est telles que définies par l’OMS..1

Décès imputables à la pollution de l’air ambiant en 2012 (en milliers)

L’exposition à court terme à des polluants de l’air peut entraîner nombre d’effets graves sur la santé, et ces effets peuvent exiger des soins médicaux urgents, surtout après des pics de pollution consécutifs par exemple à des incendies, des tempêtes de poussière ou de sable ou du smog (brouillard de fumée) en milieu urbain pendant des vagues de chaleur. Cependant, une exposition à long terme à des niveaux élevés de pollution de l’air peut avoir des effets sur la santé encore plus graves qu’une exposition courte et intensive. Les particules fines, l’ozone, le monoxyde de carbone, l’azote ou le dioxyde de soufre, ou encore les aéroallergènes sont les contaminants de l’air les plus dangereux pour la santé.

Les relations d’interdépendance entre la pollution de l’air, la météorologie et le climat d’une part, et la santé d’autre part sont aussi étroitement associées au changement climatique: presque tous les polluants distincts du CO2 ayant une incidence sur le climat sont dangereux pour la santé. D’une part, la météorologie et le climat déterminent le lieu et le moment où des personnes risquent d’être exposées à des polluants atmosphériques, y compris des aéroallergènes, ainsi que la quantité de ces polluants. D’autre part, les polluants atmosphériques contribuent à modifier le système climatique lui-même. L’ozone et plusieurs éléments de la matière particulaire fine (PM2.5) comme le carbone noir sont des polluants climatiques à courte durée de vie qui jouent un rôle majeur dans le changement climatique et ont une incidence à la fois sur l’écosystème et sur la santé. Associés à l’accélération de l’urbanisation, la variabilité et le changement climatiques auront inévitablement des effets très divers sur la qualité de l’air qui devraient aggraver l’exposition de l’homme aux phénomènes suivants:

La matière particulaire (fumée des incendies, smog et poussière);

L’ozone troposphérique;

Les aéroallergènes (pollens, moisissures, efflorescences algales nuisibles);

Le transport de polluants et d’aéroallergènes sur de longues distances.

La pollution de l’air peut être particulièrement dangereuse dans les zones urbaines, où se concentrent un grand nombre de personnes et d’émissions, et où des îlots de chaleur urbaine peuvent accroître les niveaux de pollution. De fait, dans la plupart des villes qui surveillent la pollution de l’air ambiant, la qualité de l’air n’est pas conforme actuellement aux directives de l’OMS. L’emplacement d’une ville joue un rôle prépondérant dans le niveau de pollution atmosphérique enregistré. Ainsi, dans des régions chaudes, l’emploi de climatiseurs aggrave la pollution de l’air en été.

De même, dans des zones qui connaissent des hivers froids, le chauffage a des conséquences identiques. Des inversions atmosphériques se produisent fréquemment et piègent les polluants près du sol. Les habitants sont alors exposés à de plus fortes concentrations qui durent plus longtemps. Dans les zones entourées de montagnes, les polluants peuvent être piégés dans le bassin et avoir le même type de conséquences.

Rôle de la communauté météorologique

Le climat et la météorologie (vents, températures, précipitations et autres facteurs météorologiques) jouent un rôle essentiel dans les problèmes de qualité de l’air auxquels les populations sont confrontées. La communauté météorologique peut aider les professionnels de la santé au niveau mondial et local à mieux comprendre et à réduire les risques que présente une mauvaise qualité de l’air pour la santé, notamment par les mesures suivantes:

  • Une surveillance qui doit être assurée de manière efficace au regard de l’exposition de la population en mesurant les principaux contaminants au regard des normes en vigueur, et en comparant ces contaminants à différents emplacements. Il convient d’accorder la plus haute priorité à la surveillance de la matière particulaire fine (PM2.5), puis à celle de l’ozone, du carbone noir et du dioxyde d’azote;
  • Une modélisation pour comprendre la dynamique des risques et mener des études de cas afin de contribuer, par exemple, à la planification urbaine. On peut avoir recours à une modélisation inverse pour évaluer les émissions;
  • Des prévisions pour anticiper certaines situations dangereuses afin de prendre des mesures destinées à améliorer la qualité de l’air et conseiller le public, par exemple en lui fournissant des indices de la qualité de l’air;
  • Des projections à long terme pour prévoir les tendances à venir et les zones à risque, afin de faciliter l’élaboration de politiques et les interventions transsectorielles visant à protéger la santé.

Au niveau mondial, l’OMM coordonne le réseau de la Veille de l'atmosphère globale (VAG), qui est chargé de surveiller, analyser et évaluer systématiquement et sur le long terme les paramètres chimiques et physiques de l’atmosphère. Ce réseau dessert aussi bien les pays développés que les pays en développement et permet en outre de former des personnes sur le terrain. Il concentre ses efforts sur le règlement de questions mondiales et régionales telles que les gaz à effet de serre, l’appauvrissement de la couche d’ozone, la combustion de biomasse, les tempêtes de sable et de poussière et la formation de smog photochimique.

L’OMM accorde une priorité croissante aux mégapoles et aux grands complexes urbains en raison de leur concentration en sources polluantes et du nombre de personnes exposées. Elle s’efforce d’élaborer des stratégies pour aider les mégapoles à résoudre des problèmes liés à la météorologie, au climat et à l’environnement et pour améliorer les services connexes. Elle vise également à améliorer la surveillance de l’environnement et les capacités de modélisation, et à établir des études de cas utiles pour faciliter la compréhension des liens entre la pollution de l’air, la santé et le climat dans divers types de mégapoles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
Le Bureau météorologique de Shanghai (BMS), qui relève de l’Administration météorologique chinoise, publie des prévisions en matière de santé.

 

Le projet de recherche de la VAG sur la météorologie et l’environnement en milieu urbain (GURME) a pour objectif de mettre en place les capacités nécessaires pour modéliser et prévoir la qualité de l’air, et notamment pour améliorer les observations de polluants et les relevés météorologiques connexes. À cette fin, il s’appuie surtout actuellement sur des projets pilotes menés par exemple à Beijing, Moscou et Shanghai, ainsi que dans plusieurs villes indiennes (notamment New Delhi et Pune) et en Amérique latine. Ces projets couvrent toute la chaîne des activités permettant de fournir des produits et des services, depuis la recherche jusqu’à l’exploitation. En 2012, les participants du projet GURME ont publié, avec l’aide du Projet international d’étude de la chimie de l’atmosphère du globe (IGAC), un rapport sur l’incidence des mégapoles sur la pollution atmosphérique et le climat («Impacts of Megacities on Air Pollution and Climate», en anglais) dans lequel ils ont résumé la situation actuelle de certaines mégapoles sur différents continents.

Au niveau national, les services météorologiques et hydrologiques, ainsi que certains services d’appui comme les services environnementaux, jouent un rôle fondamental dans la surveillance de la qualité de l’air. Certains produisent des indices et des prévisions sur la qualité de l’air qui contribuent à sensibiliser le public et à faciliter la prise de décisions en matière de pollution atmosphérique. Lorsqu’ils sont disponibles, ces services se sont révélés être des instruments utiles aux décideurs car ils leur permettent d’améliorer la qualité de l’air prévue, par exemple en limitant les émissions issues de la circulation routière, des centrales électriques et des activités du secteur industriel. Les prévisions et les indices sur la qualité de l’air constituent d’ailleurs d’importants outils de communication publique. Ils peuvent aider chacun à planifier ses activités de manière à éviter de pratiquer du sport ou d’effectuer des travaux pénibles en extérieur lorsque le taux de pollution est élevé. Ils peuvent aussi aider les hôpitaux à se préparer à un accroissement possible du nombre de patients souffrant de complications cardiovasculaires ou respiratoires. Les services météorologiques et hydrologiques nationaux œuvrent de concert avec la communauté médicale pour aider celle-ci à mieux comprendre comment les conditions météorologiques locales peuvent déclencher des épisodes de pollution atmosphérique dangereux, et à fournir des informations pertinentes, fiables et faciles à comprendre pour favoriser la mise en œuvre de mesures destinées à protéger la santé de la population.

Le Bureau météorologique de Shanghai (BMS), qui relève de l’Administration météorologique chinoise, fournit ainsi toute une gamme de services climatologiques spécialement adaptés aux besoins des autorités sanitaires locales, notamment pour préparer d’importantes manifestations comme la World Expo de 2010. Il établit des prévisions de risques environnementaux particuliers pour la santé, notamment à propos du pollen, du rayonnement ultraviolet, de la brume sèche et de l’ozone, de la transmission de la grippe et des températures extrêmes, ainsi que des maladies d’origine alimentaire liées à la température. En s’appuyant sur les prévisions de ces risques locaux, les hôpitaux peuvent planifier leurs effectifs, informer les spécialistes de maladies respiratoires et cardiaques des risques d’augmentation du nombre de ces pathologies au cours des périodes concernées, avertir les pharmacies pour qu’elles constituent des réserves suffisantes de médicaments essentiels, et prévenir les patients à haut risque ainsi que le public pour qu’ils modifient leur comportement afin d’éviter toute exposition à un air de mauvaise qualité.
 

Des cyclistes se protègent le visage à Hanoï, au Viet Nam.

Rôle des professionnels de la santé

Les professionnels de la santé prennent aussi des mesures préventives contre les risques que la pollution atmosphérique présente pour la santé. Outre la publication de directives sur les niveaux de polluants correspondant à un air propre, l’OMS collabore avec d’autres organisations internationales pour mettre en place une Plate-forme mondiale sur la qualité de l’air et la santé. Celle-ci offrira un accès public par l’Internet à des données et des informations pour permettre à des usagers très divers de rechercher facilement des informations sur l’exposition à la pollution de l’air ambiant, l’incidence de la qualité de l’air sur la santé et les mesures ayant fait leurs preuves pour réduire la pollution atmosphérique. Une combinaison de données issues de modèles de transport par l’air et de données satellitaires télédétectées, étalonnées par rapport à des données de surveillance de la qualité de l’air troposphérique, seront exploitées pour établir des estimations intégrées de l’exposition de la population à la pollution de l’air. Une fois établie, cette plate-forme constituera un centre d’échanges de données unique au monde qui permettra de se procurer des informations pertinentes sur la qualité de l’air et la santé afin d’encourager la mise en place de politiques de développement, de faciliter les activités de surveillance et d’évaluation et de contribuer au renforcement des capacités en vue de prévenir les maladies liées à la pollution atmosphérique dans tous les pays.

Un patient est examiné au Tadjikistan

 

L’OMM et l’OMS collaborent aussi aux travaux de la Coalition pour le climat et l'air pur (CCAC) visant à réduire les polluants de courte durée de vie ayant un effet sur le climat. La CCAC est un partenariat facultatif de gouvernements, d’organisations intergouvernementales, de représentants du secteur privé, de la communauté de l’environnement et d’autres membres de la société civile qui vise à faire face aux enjeux liés aux polluants de courte durée de vie ayant un effet sur le climat. Elle s’appuie sur le rapport rédigé conjointement par l’OMM et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) qui s’intitule «Évaluation intégrée du noir de carbone et de l’ozone troposphérique». Les travaux de la CCAC seront utiles aussi bien pour prendre des mesures immédiates de protection de la santé que pour examiner le problème du changement climatique.


Développer les services climatologiques pour mieux protéger la santé

La qualité de l’air et la santé sont des thèmes prioritaires des actions communes. La communauté météorologique fournit des données, des produits et des services très divers qui constituent des outils essentiels permettant aux professionnels de la santé de promouvoir de manière efficace des politiques destinées à protéger les personnes et de prendre des mesures pour éviter des maladies et des décès liés à une mauvaise qualité de l’air. Les applications potentielles de la surveillance, la modélisation et la prévision météorologiques et climatologiques dans le domaine de la santé sont de mieux en mieux connues. La publication en 2012 de l’Atlas de la santé et du climat établi conjointement par l’OMM et l’OMS a suscité l’intérêt du public et des scientifiques. Le nouveau bureau commun de l’OMS et l’OMM pour le climat et la santé va contribuer à son tour à sensibiliser le public, à renforcer les capacités et à consolider les partenariats pertinents dans la lutte contre ce problème. Il est possible d’améliorer dans le monde entier le transfert et l’exploitation des produits météorologiques et climatologiques actuels. Il faudra toutefois prendre des mesures supplémentaires pour favoriser le dialogue et stimuler les partenariats entre les professionnels de la santé et de la météorologie à l’échelle mondiale, régionale et nationale, ainsi qu’à l’échelle de la ville.

Rejets de fumées dans une ville industrielle d’Estonie

Le Cadre mondial pour les services climatologiques (CMSC) réunit notamment le réseau de services météorologiques et hydrologiques nationaux de l’OMM et les spécialistes de la politique de santé ainsi que des scientifiques de l’OMS pour établir les besoins des professionnels de la santé en matière de produits météorologiques et climatologiques aux fins de leur gestion opérationnelle. Les pays et les partenaires chargés de mettre en œuvre le CMSC devraient s’efforcer de déterminer comment les services météorologiques et hydrologiques nationaux et d’autres acteurs de la météorologie pourraient contribuer à améliorer la santé du public en travaillant ensemble pour surveiller les risques liés à la qualité de l’air, émettre des alertes et gérer les conséquences de ces risques. Compte tenu des interdépendances entre la pollution atmosphérique, le climat, la météorologie et la santé, il est indispensable de disposer de connaissances pratiques qui ne peuvent être obtenues que dans le cadre d’actions communes.

 

 

Références

Smith, Kirk R et al. 2014. IPCC Working Group II Fifth Assessment Report: Chapter 11. Human Health: Impacts, Adaptation, and Co-Benefits. Intergovernmental Panel on Climate Change.

WHO. 2006. Air Quality Guidelines Global Update 2005: Particulate Matter, Ozone, Nitrogen Dioxide, and Sulfur Dioxide. Copenhagen, Denmark: World Health Organization.

WMO/IGAC (2012) Tong Zhu, Megan Melamed, David Parrish, Michael Gauss, Laura Gallardo Klenner, Mark Lawrence, Abdourahamane Konare and Cathy Liousse. Impacts of Megacities on Air Pollution and Climate

1 The WHO South East Asia Region has 11 Member States: Bangladesh, Bhutan, Democratic People’s Republic of Korea, India, Indonesia, Maldives, Myanmar, Nepal, Sri Lanka, Thailand, Timor-Leste. The Western Pacific Region has 37 Member States: including China, Japan, the Republic of Korea, Philippines, Mongolia, Singapore, Australia, New Zealand, Viet Nam, Malaysia, Cambodia, and the Pacific Islands.

Share this page